Anne Demelenne

Profession : Nouvelle secrétaire générale de la FGTB
Age : 48 ans

Signes particuliers : Poigne de métallo dans un gant de working girl, au regard féroce à vous en désarçonner le plus capitaliste des patrons.

Serez-vous sincère pendant cet interview ?
Absolument, je suis toujours sincère.
Vous avez la réputation d’être autoritaire. Vrai ?
Non, je suis déterminée. J’ai un fond autoritaire, mais consciente de cela, je m’entoure de gens qui peuvent me contester.
Comment définiriez-vous le rôle d’un syndicat aujourd’hui dans le contexte belge ?
On est avant tout une école de la dignité. Moi j’ai vu, sur le terrain, des gens se révéler. Des gens qui n’ont pas eu leur chance, par exemple à l’école, et qui peuvent montrer qu’ils sont tout à fait à même de penser, de s’exprimer et de représenter l’intérêt général. Ca, c’est le point de vue humain, qu’on oublie souvent. D’autre part, je pense que le syndicat est un contre-pouvoir indispensable contre la pensée unique, le repli sur soi, l’individualisme.

L’action syndicale telle que pratiquée aujourd’hui – s’opposer sans proposer, comme dans le cas du Pacte entre les générations –  n’est-elle pas obsolète ?
Le Pacte des générations vient d’une analyse essentiellement européenne concernant le vieillissement de la population amenant la crainte de manquer de main d’œuvre. Partant de cette analyse-là, on nous a flanqué un modèle qui, évidemment, ne nous satisfaisait pas, parce qu’il va à l’encontre de ce à quoi les gens aspirent. Il faut pouvoir soulager ceux qui peinent au travail et laisser la place aux jeunes. L’idée même du Pacte n’était absolument pas comprise par les travailleurs, elle était révoltante.
Au-delà de la critique, vous n’avez pas proposé d’alternative(s) !
On a toute une série de propositions qui répondent à ce constat. Face à la pénurie de main d’œuvre en Flandre, un accord vient d’être passé pour faciliter l’embauche au-delà de la frontière linguistique. On a un énorme réservoir de main d’œuvre féminine, mais pour l’utiliser, il faut tenir compte de la réalité des femmes, prévoir un accueil des enfants, des plans de mobilité… Il faut peut-être rencontrer certains besoins pour découvrir qu’il y a de la main d’œuvre qui existe, qui est formée. Il faut plutôt penser aux conditions de l’accès à l’emploi. On a toute une série d’idées identiques qui vont peut-être à contre-courant, mais elles sont là.
Au bout du compte, la contestation n’a servi à rien, le Pacte est passé !
Je ne vais pas dire que c’était une grande victoire, mais en tout cas c’en était une par rapport à la solidarité. Mener comme ça des combats sur le terrain, ça soude les gens. Quand on fait une grève générale, pendant plusieurs mois, on a la paix avec les employeurs, parce qu’ils savent de quoi on est capables.

Vous aviez des alternatives à chacune des réponses énoncés par le gouvernement dans ce plan ?
On a des réponses. Au congrès de jeudi et vendredi derniers, nous avons présenté des résolutions, avec un souci de vulgarisation et de simplification parce que c’est parfois très technique. La grosse difficulté c’est qu’aujourd’hui, on doit tout simplifier ; et être simple sans être simpliste. Avec l’espace que les médias nous accordent, c’est difficile. Evidemment, c’est plus simple de dire « les étrangers dehors » ! Chez nous, c’est un peu plus complexe, plus fouillé. Grâce à des centres d’études composés de personnes très compétentes.
Ces experts techniciens arrivent à comprendre la réalité de vos affiliés, sur le terrain, du haut de leur tour d’ivoire ?
Je pense qu’un médecin n’a pas besoin d’être malade pour soigner. En fait, c’est la complémentarité qui est intéressante. Ces techniciens sont là pour nous simplifier la tâche à nous, élus, qui sommes des généralistes. Ils apportent le savoir, et nous le savoir-faire et le savoir-être, c’est-à-dire la personnalité, la négociation, la tenue d’une assemblée… C’est pas donné à tout le monde.
Vous êtes élus, mais pourtant votre accession à la présidence, confirmée vendredi passé, ne faisait aucun doute depuis plusieurs mois !
Ha bon ? L’appel à candidatures a été lancé au mois d’avril.
Mais il n’y avait pas d’autre candidat…
En fait, c’est un consensus – entre centrales et entre régionales –  qui me porte à l’élection. On n’est pas dans un suffrage universel, on est dans une élection représentative.
La centrale des métallos vient de se scinder en deux ailes francophone et néerlandophone, apparemment à cause d’un désaccord sur le passé extrémiste de son ancien représentant, Hedwig Jorissen. Le début d’un processus global de scission linguistique ?
Premièrement, la centrale des métallos est toujours sous une coupole fédérale. Par rapport à ça, les statuts sont très clairs. « On » a voulu présenter ça à l’extérieur comme une scission, mais le caractère fédéral est sauf. Et deux, il n’y aucune volonté, de la part des autres centrales, de se scinder.
L’autonomie des centrales, comme des fédérations au PS et à l’inverse de l’organisation verticale de la CSC, n’amène-t-elle pas des lenteurs dans la décision ?
Historiquement, il faut savoir qu’on a une tout autre origine que le syndicat chrétien. Chez nous, ce sont des structurations locales qui se sont regroupées en fédération. Les centrales et régionales ont leur importance, et c’est une garantie démocratique. C’est notre force, et c’est notre faiblesse. Notre force, parce qu’on est contraints à informer et à dialoguer, à trouver le plus petit dénominateur commun. Ca pourrait être une faiblesse parce qu’on pourrait donner l’impression qu’on part dans tous les sens.
Lors du Pacte entre les générations, la CSC a eu moins de cafouillages…
Concrètement, on a fait grève sans eux, puis ils ont bien été contraints de nous rejoindre. Parce que leur base, informée par nos tracts, s’est joint à nous. La CSC a fait de la résistance, mais s’est finalement associée au mouvement.
De peur de perdre des affiliés à votre profit ?
Il faut leur demander ! D’autant plus qu’ils prônaient la grève avant les vacances, et qu’à la rentrée, c’était profil bas.
La course aux affiliés, comme aux électeurs pour les partis, n’est-elle pas devenue une fin en soi ? Quitte à radicaliser le discours et l’action ?
Ca dépend du public auquel vous vous adressez. Certains affiliés préfèrent le discours de la concertation soft, de peur d’être exclus dans ou de leur entreprise s’ils soutiennent l’action plus radicale. On a l’image qu’on a, celle d’un syndicat assez… vivant. A partir de là, il y a des gens à qui ça plaît, et d’autres pas. On ne va pas se dénaturer pour plaire aux gens, on ne fait pas de l’électoralisme.

Vous parlez de pression sur les travailleurs syndiqués. L’inverse n’est-il pas vrai aussi, certains travailleurs ne s’affilient-ils pas sous la pression de leurs collègues ?
On n’a jamais mis le couteau sous la gorge de quelqu’un pour le forcer à se syndiquer ! Et ça demande certaines démarches qui donnent le temps de réfléchir.
Vous ne pensez pas que votre rôle de caisse d’allocations du chômage suscite fortement l’affiliation, nonobstant les motivations plus idéologiques, plus militantes ?
C’est historique ! Les gens ont le choix entre un organisme de payement public (la CAPAC, NDLR), ou nous qui payons systématiquement et à temps. En outre, nous, nous informons les chômeurs.
Qu’est-ce qui vous énerve au plus haut point ?
La mauvaise foi de certains dirigeants de la FEB qui disent que nous sommes populistes. Ca les dérange qu’on soit populaires ? Qu’on dise tout haut ce que les gens pensent tout bas ? Qu’on critique le salaire des top managers et des dirigeants d’entreprise ? Je trouve que c’est de la provocation gratuite.
Que proposez-vous par rapport aux salaires exorbitants des top managers et patrons ?
Au minimum un cadastre de la fortune. Et une cotisation sociale généralisée, c’est-à-dire que la sécurité sociale soit payée aussi par autre chose que les revenus du travail.
D’accord pour un impôt sur la fortune ?
Bien sûr.
Et pour l’instauration d’un strict plafond salarial, au-delà duquel le surplus serait reversé à l’Etat ?
On contribuerait à l’évasion fiscale, sauf si on fait ça à l’échelle européenne. Non, ce que je n’accepte pas, c’est qu’à partir de 31 000 €, on est taxés à hauteur de 50 %, qu’on gagne 1 000 ou 1 000 000 d’€ en plus. Ca, c’est pas juste. Plus on gagne, plus on devrait être imposé.
Quel est votre salaire mensuel ?
Je gagnais 2 800 € nets et, depuis mon élection de vendredi passé, je gagne le barème d’un administrateur-délégué dans une administration de la fonction publique.
C’est-à-dire ?
Je ne sais pas vous le dire exactement.
Vous roulez en Saab, marque dont le modèle le moins cher coûte actuellement 23 550 €. Ca peut paraître du luxe aux yeux d’affiliés qui connaissent la précarité ?
J’ai eu des conditions salon (rires). Mais quoi, je devrais rouler en Fiat Uno ? Je fais pas mal de kilomètres, de l’ordre de 50 000 par an. Deux, je dois avoir une voiture fiable ; quand j’ai des réunions à longueur de journée, je dois pouvoir y arriver. C’est une voiture qui est sûre, qui n’est pas d’un luxe immodéré…
Vous avez un chauffeur, vous ou d’autres dirigeants de la FGTB ?
Non. C’est-à-dire qu’on a, quand on doit aller dans certaines réunions, quelqu’un qui nous conduit, parce qu’on a des problèmes de parking ou autres.
Le fonctionnement financier des syndicats n’est pas totalement contrôlé par l’Etat. Est-ce bien transparent, et sans risques ?
Il faut séparer les choses. Tout ce qui est caisse d’allocations de chômage, nous avons une personnalité juridique tout à fait normale…
Vous recevez d’ailleurs un budget supplémentaire pour gérer ces allocations…
Oui. Mais on rend des comptes par rapport à ça. Puis il y a la partie syndicale, et c’est là qu’on n’a pas de personnalité juridique. Mais, par exemple, toutes nos propriétés, ce sont des asbl, avec les obligations qui s’ensuivent. Toutes nos obligations fiscales sociales, elles sont là. Toutes nos obligations par rapport à une tenue de comptabilité, de factures par rapport à des tiers, elles sont là aussi. On a des contrôles internes, un arsenal de mesures. La partie où il ne doit pas y avoir ingérence des autorités politiques, la caisse de grèves, c’est pour préserver le droit de grève.
Donc, des gens malintentionnés qui gèrent ces caisses pourraient en abuser ?
On doit remplir des déclarations sur l’honneur. On a des règles et des normes à respecter.
Vous ne multipliez actuellement pas les grèves. Elle doit être bien remplie, cette caisse ?
Vous savez, une grève de 100 000 personnes comme celle de l’année dernière, ça coûte quand même beaucoup d’argent !
Vous ne pensez pas que certains rouages de la machine syndicaliste belge sont rouillés, empêchent son bon fonctionnement ?
Je trouve que c’est plus une question d’image qu’autre chose. D’autre part, j’ai souvent rencontré des gens qui découvraient le syndicalisme parce qu’ils avaient des difficultés dans leur travail.
L’affiliation résulte souvent d’un constat égoïste ?
Les gens considèrent souvent le syndicat comme une assurance, comme un rempart contre des tas d’abus.
N’y a-t-il pas un culte de la grève, dans les rangs syndicaux ?
En Belgique, le processus pour arriver à la grève est extrêmement long ! C’est vraiment l’argument ultime qu’on utilise quand tous les autres ont échoués !
On vous a vue, l’automne passé, forcer des magasins franchisés qui ne voulaient pas faire grève et y remplir des caddies de surgelés que vous laissiez dégeler dans les allées. Vous ne trouvez pas ça choquant ?
C’est un cas particulier, où le gérant, que j’avais personnellement averti la veille qu’on viendrait – légalement – mettre un piquet, avait appelé un huissier pour venir nous l’interdire ! Le personnel voulait faire grève ! Au mépris du dialogue et de la correction et en profitant de ma confiance, il a préféré employer la manière forte. Nous aussi. Puisque c’était œil pour œil, dent pour dent, on a fait une action caddies.
Mais symboliquement, n’est-ce pas néfaste ?
Vous savez combien les magasins jettent par jour ? Il faut bien reconsidérer toute la problématique des produits qu’on ne veut pas donner à moindre prix aux gens, sous prétexte qu’il y aura des abus.
Où en sont vos relations avec le PS ?
Ce sont des personnes avec qui on discute, des relais, avec qui nous avons des valeurs communes. Mais on a aussi des affiliés qui militent chez Ecolo, il n’y a pas d’exclusive. La différence, c’est qu’Ecolo, à part sur Bruxelles, n’est à aucun niveau de pouvoir. Parfois ils nous rejoignent, et je pense que dans le cas du Pacte entre les générations, ils ont fait des analyses qui nous rejoignaient très fort – très forts inspirées de nos idées d’ailleurs…
Vous avez toujours un siège au bureau du PS ?
On a un mandat, oui. Un mandat d’observateur. Je compte y aller dès que possible.
Si le PS adopte de manière plus régulière un positionnement socio-économique plutôt blairiste, qu’on a pu constater lors du Pacte, vos relations ne risquent-elles pas d’en pâtir ?

Le parti doit être conscient que son attitude a laissé beaucoup d’amertume au niveau des militants et au niveau de l’appareil. Ca, c’est clair. Mais un, il gouverne avec d’autres partis, dans une alliance qu’on peut qualifier de contre-nature. Et c’est clair que Reynders n’est pas un enfant de chœur. Par rapport à ça, la tâche n’est pas simple. Deux, ce qui se passe actuellement au PS, ça ne nous réconforte pas, parce qu’on se dit que ça les affaiblit dans les négociations qu’ils ont, et ça ne nous rassure pas au niveau du monde du travail. Mais des gens comme Demotte ou Onkelinx au fédéral, Marcourt au régional, pour ne citer que ceux-là, on peut leur faire confiance.
Un Jean-Claude Marcourt qui a avoué un jour qu’il gagnait moins depuis qu’il est ministre, à cause des mandats qu’il avait du abandonner, est-il représentatif du socialisme ? Ne risque-t-il pas de choquer des personnes qui sont au seuil de pauvreté ?
Ce qui est honteux, c’est que quelqu’un gagne 770 €. C’est pas que quelqu’un qui a des responsabilités gagne raisonnablement sa vie.
Vos homologues flamands de l’ABVV ont la tâche rude avec le SP.A ?
C’est sûr ; nous au moins, on a un dialogue.
Le SP.A est encore de gauche ?
C’est quoi, être de gauche ?
« Progressiste » ?
Sur certaines matières oui, sur d’autres nettement moins. Mais ça fait partie du courant d’idées flamand.
Didier Reynders ou Joëlle Milquet ?
Joëlle Milquet. Ses idées politiques sont un petit peu plus progressistes que ce que le MR veut afficher, veut donner comme image. Et elle fait preuve d’un certain courage. Et c’est une femme.
Qui est le dernier homme d’Etat belge, selon vous ?
Qui aille dans le sens de ce que moi je défends comme valeurs, malheureusement il n’y en a pas. Mais une grande figure politique qui m’a marquée, c’est quand même André Cools, avec ses travers.
C’est le dernier président du PS à avoir une réelle assise populaire ?
Probablement.
La « question-vérité » : vous êtes un argument marketing pour la FGTB ?
On ne met pas quelqu’un à la tête à la FGTB uniquement pour des raisons de marketing. Je n’ai pas vraiment un profil mou, la FGTB le sait.
Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de vous ?
Mon militantisme.

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